Mercredi 6 juin 2007
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J'ai revu Maryse Condé aujourd'hui et on a déjeuné avec elle. J'adore vraiment cette femme à la folie, sa simplicité, sa spontanéité, et sa gentillesse. J'ai pu parler plus amplement de ce qui me tenait à coeur et elle a pu répondre à mes questions, et j'ai compris d'autres choses.
Ce que je voulais dire hier quand je parlais de "traitrise", c'est que j'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui m'échappe. Papa est Guadeloupéen et il a toujours parlé créole à la maison, et je n'ai jamais appris, et je n'ai jamais réussi à dépasser cette première interdiction. Ma grand-mère habite en Guadeloupe et je ne l'ai pas vue depuis 16 ans, je ne la connais pas, et j'ignore qui elle est, sa vie, ses envies, ses désirs, ses souffrances... Je crois que j'ai soudainement réalisé tout cela hier, et que cela m'a déchirée. Je voudrais pouvoir rattrapper le temps, mais je ne sais pas comment, et ni si je pourrais y arriver. Il ne s'agit pas de tout connaître d'une culture, mais plutôt d'avoir été coupable d'ignorer ce que j'avais sous les yeux. Papa avait des congés bonnifiés pour partir au pays, on ne les a utilisés que deux fois, et la dernière fois j'avais 10 ans... C'était la dernière fois que je suis allée en Guadeloupe, et pourtant j'ai de nombreux souvenirs! Je me rappelle du nom des plages, je me souviens du relief montagneux qui me donnait mal au coeur, je revois les crabes sortir par milliers quand il grêlait sur la plage, je ressens mes 90 piqûres de moustiques qui avaient enflé en une nuit, et papa qui s'était acharné à éclater les cloques qui s'étaient formées une à une, avec une aiguille, je revois les manguiers du jardin, les fruits à pin, les bananiers, et les petites quennettes, les meilleurs fruits du monde... J'entends encore dans ma mémoire les petites grenouilles qui venaient le soir se coller aux carreaux et coasser discrètement, tandis que les papillons de nuit virevoletaient sous la lueur de la terrasse. Je me souviens d'avoir été terrifiée la première fois par ce raz de marrée car à la nuit tombée, tout le jardin se transformait: les grenouilles si minuscules ainsi que tous les insectes nocturnes se précipitaient sur les carreaux des vitres, tandis que les grands buvaient leur verre de rhum en jouant aux cartes. Et je me souviens aussi, qu'à 10 ans, je m'étais habituée à tout ça, et que je n'avais plus peur! Les souris qui couraient dans la maison, les gros crabes rouges qui parfois remontaient jusque dans le jardin(!!!) depuis la rivière (!), les gros iguanes que je croisais le matin au détour d'une marche d'escalier en me réveillant, les grenouilles, les papillons de nuits trop sérieux, tout cela je finissais par croire que c'était un décor normal.
Et puis, je me souviens de la nourriture que je détestais aussi au départ et que j'aimais ensuite: les queues de cochon avec des fruits à pin (une sorte de patates), les poyos (des bananes grillées), les crabes farcis avec des pois rouges et plein de piment, les cinoboles (sorte de glaçons au sirop) et les poissons grillés... Tout cela est enfoui en moi, et je ne sais pas quand je vais lui redonner vie...
Je me rappelle du volcan, tout près de chez mamie, qui m'angoissait comme un ogre prêt à me gronder, et que l'on pouvait atteindre après avoir pénétré une forêt humide, que traversait une cascade, la première que j'ai vue, dans ma vie... Je me souviens de l'odeur âcre qui se dégageait du volcan, de son grondement sourd, et du lac d'eau brûlante qui me terrifiait car papa disait que si on tombait dedans on mourrait... Je me souviens de tout cela.
Je revois la plus belle plage du monde: Sainte Anne, avec son eau claire jusqu'à perpuité, avec son sable noir, avec sa douceur... Je me souviens de papa qui ne se baignait jamais... ou qui plongeait très vite et très fort comme un requin, quelques minutes...
Je me souviens de Grande Anse, et de petite Anse, deux plages agitées.
Je revois le coucher du soleil sur les rochers, et du corn beef atroce que papa nous forçait à manger.
Je me rappelle de l'horrible café au lait qu'il nous obligeait à boire tous les matins à 6h quand on se réveillait. Puis nous prenions la voiture, et ma soeur et moi le vomissions tous les matins, et papa ne s'arrêtait même plus, et nous grondait en disant de vomir par la fenêtre...
Je vomissais beaucoup dans ce pays. Mon estomac ne supportait pas grand chose au début, y compris le canada dry (c'est en Guadeloupe que j'ai découvert cette boisson): je vomissais ça aussi... Puis je crois qu'au bout des deux mois, mon corps s'est habitué à la fin.
De toute façon, cette expression du corps est typique: ça me faisait la même chose à mes débuts aux Etats-Unis...
Mais la Guadeloupe, c'est l-île papillon.
La première fois que j'y suis allée, j'étais dans le ventre de maman...
Puis j'y suis retournée deux fois avec papa et barbot.
16 ans que je n'y ai pas mis les pieds.
16 ans que les mini grenouilles montent le soir sur la terrasse avec le cortège de papillons noirs et qu'elles chantent sans moi.
16 ans que la Souffrière continue de gronder, sans qu'une petite fille à ses bords n'aie peur de la voir exploser.
Voilà tout ce qui est remonté à la surface quand ensuite j'ai entendu le mari de Maryse Condé lire le début de l'histoire de la Femme cannibale à la séance de dédicace au bookstore de Stanford: cela se passe en Afrique du Sud, et pourtant on sentait dans le texte la présence de la Guadeloupe...
Je crois que la rencontre de cette femme a bouleversé ma vie, et je ne fais que songer à elle, et à tous ses livres que je meurs d'envie de lire, et que j'achèterai dès mon retour en France car j'ai vraiment envire de les lire en Français!
Maryse Condé va à l'opéra ce soir, et elle s'envole à New York demain...
La parenthèse est fermée.
Maryse Condé et son mari
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